Entretien Jacqueline de Romilly ,L'Express 29/03/2007
A 94 ans, Jacqueline de Romilly, de l'Académie française, quoique presque aveugle, publie un revigorant appel à la sauvegarde de la langue française, au maintien du
latin et du grec jusqu'à la terminale et au bon usage des mots (Dans le jardin des mots, éd. de Fallois, 318 p., 18 euros). Elle rappelle la nécessité de bien parler pour bien penser, et donc
vivre mieux, et elle exhorte les politiques à faire meilleur usage de la langue. L'académicienne part également en croisade contre la féminisation abusive du français. Au fil d'une trentaine
d'ouvrages, Jacqueline de Romilly n'a cessé de clamer sa foi dans le pouvoir des mots pour faire barrage à la violence de la société.
''Protéger le français, c'est essentiel''
Votre chaire au Collège de France s'intitulait «La Grèce et la formation de la pensée morale et politique». Que devrait-on retenir d'Athènes en 2007, surtout si
l'on est candidat à la présidence de la République?
- L'échelle du monde a changé - Athènes était une petite démocratie - mais les principes, eux, sont les mêmes. Quand vous lisez dans Euripide la définition de la
démocratie athénienne et que les deux valeurs sur lesquelles il insiste sont la liberté et l'égalité, je trouve qu'il y a une rencontre frappante avec notre époque.
Liberté et égalité vous paraissent essentielles?
- Je les place au premier rang. Aujourd'hui, nous mettons l'accent davantage sur la liberté individuelle que sur la liberté politique, qui, pour les Grecs, était
illustrée par le fait qu'il existait une loi commune pour tous, un Etat de droit, et que la Cité était libre. Pour nous, la liberté est celle de l'individu et nous la réclamons souvent contre
l'Etat. Il ne serait pas plus mal que l'on se souvienne de cette forme de liberté plus générale et moins individualiste! Il en est de même pour l'égalité. Les Grecs étaient extrêmement fiers de
dire que cette liberté était la même pour tous, contrairement à ce que l'on pense: il y avait égalité de participation à la vie politique et c'est cela qui comptait. Nous, nous revendiquons plus
de droits au nom de l'égalité.
Notre langue évolue, mais est-elle vraiment malade, comme vous l'affirmez?
- Il y a un rapport entre la langue et la pensée: on ne peut pas penser une chose clairement si on ne peut la dire clairement. Les mots nous aident à communiquer, à
comprendre ce que dit l'autre, à nous faire comprendre. C'est la base de tous les rapports. La correction de la grammaire et le respect des nuances de sens entre les mots permettent d'éviter des
malentendus. Je n'en démordrai pas: la langue est le moyen d'éviter la violence. Si on ne peut pas se faire comprendre, on passe aux coups. La fidélité à sa propre langue est aussi le signe même
de la liberté et de l'indépendance. Par notre langue, nous pouvons répandre les idées qui sont les nôtres, nous affirmer. Pour un pays, l'usage de la langue signifie l'indépendance.
Vous revendiquez même une place pour les mots un peu désuets...
- Oui. Il y a des mots un peu rares, mais qui ne sont pas sortis de la langue - seulement de notre usage courant. Ils créent une atmosphère, ils apportent une
profondeur de plus. Chante dans ma mémoire un vers tout simple de Victor Hugo: «Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèles». Le mot, avec sa rareté et ses sonorités chantantes, évoque une
plante jadis consacrée aux morts. L'atmosphère invite au rêve. L'histoire des mots illustre aussi celle des valeurs. Par exemple, on n'ose pas beaucoup parler de la gloire et encore moins de la
vertu.
Estimez-vous que les hommes - et femmes - politiques devraient être les protecteurs d'une langue précise et simple?
- Bien entendu! Mais je voudrais, pour commencer, qu'ils assurent une meilleure étude de la langue et des textes, aussi bien français que latins et grecs, pour
comprendre les nuances du vocabulaire, de la syntaxe. En ce moment, on parle très peu de l'enseignement, de la culture, de la protection de la langue, et, pour moi, c'est essentiel. Tout repose
là-dessus. Les mots ont de l'importance tous les jours, à tous les instants, pas seulement dans la politique. Même pour un gars qui va passer un entretien d'embauche, la langue, c'est
primordial!
En politique, un mot malheureux peut avoir des conséquences fâcheuses...
- Oui, mais tout le monde peut avoir des ennuis parce que l'on a utilisé un mot au lieu d'un autre. Un ami anglais prétendait, en boutade, que les mariages entre
personnes de nationalités différentes s'expliquent souvent par la pauvreté du vocabulaire: le garçon veut dire un mot aimable et sans portée, mais, connaissant mal les nuances, il se retrouve
marié! Il est important d'être sensible aux suggestions de la langue, à la poésie qui nous transmet les mythes, les espérances, les héros, les figures symboliques incarnant des situations
humaines.
On voit se développer une nouvelle langue: SMS, courriels, etc. Comment faudrait-il les accueillir?
- J'ai heureusement passé l'âge d'en souffrir directement! Je vois bien que c'est un mal. Avec tous les mots, il faut de la patience et de la fermeté. Je crois en
réalité qu'il s'agit là d'un jeu plutôt que d'autre chose. Je m'amuse de voir qu'Harpagon, qui a perdu sa chère cassette, et moi qui perds la cassette de mon magnétophone, nous utilisons le même
mot dans un sens très différent. Mais maintenant, on écrit cela K 7. On perd le sens, la continuité. L'évolution des mots depuis leur étymologie, leur évolution avec la société, c'est quelque
chose d'excitant, de ravissant, d'enrichissant. Je crois qu'à toutes les époques les enfants se sont amusés à faire l'équivalent des SMS.
Vous déplorez notre tendance à «scier» les mots et en même temps à les «gonfler», c'est-à-dire?
- Ce qui est amusant, c'est qu'en même temps qu'on abrège des mots il y a un pédantisme qui les allonge. A la radio, j'entends des mots très savants, énormes, tout
le temps. On prend un verbe et on l'allonge. On dit conflit non «entre les générations», mais «intergénérationnel»! J'ai même entendu «matignoniser le débat». On coupe et on allonge sans se
soucier de la langue.
Avez-vous été choquée par l'utilisation des mots comme «racaille» ou Kärcher en politique?
- Il y a des mots que j'emploie très couramment dans une conversation avec des proches, mais que je n'oserais pas employer dans un discours public. Tout dépend du
cadre. Je ne sais pas comment doit parler un candidat à la présidence de la République. Mais je sais comment devrait parler un élève finissant son bachot!
Pourquoi êtes-vous réticente par rapport à la féminisation des mots?
- Je n'y suis pas réticente: j'y suis hostile! J'admets très bien qu'une langue évolue, que se créent des mots lorsque c'est nécessaire. Le dictionnaire de
l'Académie a des quantités de mots nouveaux! Mais, d'une part, je suis choquée que cela soit par décret gouvernemental et pas par un usage spontané, contrôlé par les gens qui connaissent la
langue, et, d'autre part, je suis scandalisée que cela soit fait contrairement aux règles, aux habitudes, aux tendances reconnues de la langue. Le féminin d'un mot en «eur» n'est pas en «eure».
Cela n'existe pas! Ce n'est pas dans l'esprit de la langue. Une «professeure», cela ne peut pas se dire, ne doit pas se dire. J'ai gendarmé contre des mesures arbitraires qui brutalisent
l'évolution normale des mots au nom de la féminisation.
Pourquoi faudrait-il être familier du français d'hier?
- Notre langue d'hier est celle de toute notre littérature, de tout ce qui nous a formés et dont nous vivons. Ne pas comprendre les textes classiques, c'est être
amputé de quelque chose d'essentiel. Ce qui nous touche et nous frappe est justement que, venant d'un contexte si éloigné de notre temps et de nos habitudes, on voit apparaître dans ces œuvres du
passé un sentiment qui nous saisit. Nous nous disons, étonnés: «Déjà ces pensées, déjà ces émotions!» Nous mesurons les similitudes en même temps que les différences. L'éducation, en classe et
après la classe, consiste à ouvrir tout cela à des esprits jeunes. C'est là qu'ils se nourrissent, qu'ils font leurs choix, qu'ils sont émus par la même chose que celui-ci ou que celui-là. Il
faut leur offrir un merveilleux éventail de tout ce qui peut les aider à vivre. Vous savez, le métier de professeur de lettres, c'est merveilleux!
C'est cela que vous diriez aux jeunes, notamment à ceux des cités?
- Ceux qui les préparent pensent que ces textes anciens ne sont plus appropriés au monde d'aujourd'hui. Récemment, un article du Monde a célébré le succès d'Homère
dans une classe de banlieue. Je suis convaincue qu'ouvrir cette littérature, qui est d'ordre universel et accessible à tous, c'est un moyen de faire entrer ces jeunes des banlieues dans le monde.
Je le dis depuis bien longtemps.
Il y a un mot auquel vous consacrez un chapitre dans votre livre et qui a beaucoup évolué, c'est «incivilité», que l'on entend beaucoup ces temps-ci...
- On l'emploie maintenant pour parler d'actes de violence, alors qu'avant on l'utilisait pour une légère impolitesse. On s'excusait de son incivilité si l'on avait,
par mégarde, franchi une porte avant une personne qui méritait des égards, ou bien si on lui avait coupé la parole. Tout en employant dans certains cas des mots trop forts, nous employons dans
d'autres cas des mots qui sont tout intimidés de se trouver dans des contextes si modernes, si violents et si peu appropriés. Mais cela ne fait rien, cela entre dans la langue. Je le constate,
comme l'on constate le symptôme d'une maladie.
Faudrait-il protéger certains mots menacés de disparaître, comme le souhaite Bernard Pivot?
- C'est beaucoup moins important que d'employer correctement le mot. C'est une question de niveau de la langue que l'on conserve, c'est une élégance. Mais je ne
veux pas les imposer aux gens qui ne savent pas dire en quatre mots ce qui leur est arrivé dans la rue ou bien ce qu'ils ont eu à déjeuner. Dans le dictionnaire de l'Académie, on conserve
certains de ces mots en précisant simplement: «Vieilli.»
Et l'intrusion de l'anglais?
- C'est une vieille querelle. On a commencé par s'inquiéter, non sans raison, de cette mode qui fait employer des mots anglais alors que les mots français
correspondants sont en usage. C'est une mode et il est très rare que le mot anglais remplace vraiment le mot français. C'est surtout un certain milieu, un certain snobisme. Mais, si le mot doit
entrer dans la langue, eh bien, qu'il y entre! Il faut quand même préserver quelque chose qui nous nourrit, qui nous a faits. Et qui nous donne des joies! La langue, ce n'est pas seulement pour
éviter de se donner des coups de poing. Mais quand je lis un texte bien fait, bien écrit, quand je relis une tirade de Racine, c'est un vrai bonheur!
Vous avez lancé un appel pour l'enseignement du latin et du grec jusqu'à la terminale. Seriez-vous prête à demander un engagement aux candidats à l'élection
présidentielle, un peu comme Nicolas Hulot leur a demandé de signer sa charte pour l'écologie?
- Certains voudraient organiser entre les deux tours une réunion dans cet esprit-là. Je ne suis pas sûre que le grand bruit autour du projet de Nicolas Hulot fasse
avancer ses idées. Je me méfie un peu des promesses, même solennelles.
Etes-vous pessimiste sur la santé de la langue française?
- Je ne suis jamais pessimiste sur rien, mais je considère qu'il y a de grands dangers et que l'Etat, à travers l'enseignement et toutes les institutions, devrait,
pourrait faire mieux. La langue ne peut pas rayonner plus que notre place en général dans le monde, mais cela n'empêche absolument pas qu'en France nous lui gardions sa pureté, son élégance, sa
clarté. Le grec a été parlé dans un monde immense alors que la Grèce n'avait plus aucune puissance, mais son rayonnement culturel demeurait. Nous avons trouvé des textes en grec aux abords de
l'Afghanistan, de la Chine, où le grec était resté une langue que l'on maniait avec sympathie et fierté. Si nous avions nous-mêmes le respect de notre langue, je ne serais pas pessimiste. Le
français n'aura plus son rayonnement du XVIIIe siècle, mais il lui reste une place. Le français visait à l'universalité, dans un esprit non pas de conquête, mais de clarté.
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