Une journée dans la vie d'Alexandre Soljenitsyne
Par Bernard Pivot (Lire), publié le 01/12/1983
Pour la première fois, le grand écrivain russe a accepté qu'une équipe de télévision le filme vivant avec les siens et travaillant dans sa maison du Vermont aux USA. Voici dans quelles conditions a été réalisé ce numéro exceptionnel d'"Apostrophes".
La nuit était tombée depuis longtemps quand nous sommes entrés en voiture dans la propriété des Soljenitsyne. Il n'était pas prévu que nous prendrions contact le soir même de notre arrivée. Mais Mme Soljenitsyne, prénom Nathalie, à un coup de fil de Nikita Struve, éditeur en langue russe de l'œuvre du prix Nobel de littérature 1970 et qui sera le précieux traducteur de toutes les conversations, avait insisté pour que nous passions tout de suite. Nous ne verrions pas son mari, mais nous pourrions discuter avec elle du programme du lendemain - le reportage sur la vie de la famille Soljenitsyne et le travail de l'écrivain - et du surlendemain - l'entretien.
On en a parlé autour d'une bouteille de châteauneuf-du-pape - du vrai et du bon. Nathalie Soljenitsyne n'est pas seulement l'épouse d'Alexandre et la mère de leurs trois garçons, mais aussi son unique collaboratrice, qui classe, qui tape, qui répond, qui organise et qui conseille. De très beaux yeux marron sous des cheveux gris coupés court, un superbe sourire dont elle n'est pas avare, toujours en mouvement, en interrogation, en disponibilité, et pourtant, aidée de sa mère Catherine Svetlova (qui était physicienne en URSS, Nathalie mathématicienne), c'est elle aussi qui fait le ménage et la cuisine. C'est peu dire que Nathalie est la maîtresse de maison puisqu'elle en est aussi la cheville ouvrière. Alexandre Soljenitsyne peut se consacrer totalement à son œuvre. Il sait qu'à côté de lui, grâce à sa femme, énergique et gracieuse, ça marche.
En sortant, elle nous montre, dans les arbres, une lumière. C'est là-haut que travaille l'auteur du Premier cercle et de L'archipel du Goulag. Alors que je vais avoir le privilège de passer plusieurs heures en compagnie de Soljenitsyne et que demain, au grand jour, la maison n'aura plus de secret pour les caméras d'Antenne 2, cette lumière qui éclaire le sommet des arbres et qui, en même temps, me montre et me cache l'écrivain, me séduit par son allégorie et sa beauté. Si, aujourd'hui, je ne devais retenir qu'un moment de cette visite à celui qui, il y aura bientôt dix ans, mémoire scandaleuse, voix terrible, présence insupportable, était expulsé de son pays, je crois bien que je privilégierais ce mouvement de la tête et des yeux que je fais pour regarder une fenêtre violemment éclairée qui me dissimule Alexandre Soljenitsyne que, pourtant, je vois.
Sitôt rentré à Paris, non pas une question parmi d'autres, mais la question: " Il s'est vraiment construit un petit goulag? " Des imbéciles ont en effet raconté que la propriété des Soljenitsyne est entourée de barbelés, qu'il a fait percer un long et mystérieux souterrain, et qu'il se complaît dans une atmosphère lugubre de camp retranché. J'ai vu, de mes yeux vu, le grillage qui clôt le morceau (qui lui appartient: c'est un grillage tout simple et tout bête comme on en voit des multitudes en Amérique et en Europe. Le fameux souterrain n'est qu'une cave prolongée d'une dizaine de mètres pour lui permettre, les jours où la neige empêche toute sortie, de passer de la maison où il vit à la maison où il travaille. Et si, depuis un an, il a un grand chien alors qu'il n'en voulait pas, c'est parce qu'un photographe s'est introduit chez lui et est resté des heures planqué derrière les arbres pour prendre des clichés, jugés détestables non pas par ce qu'ils donnent à voir, mais par ce qu'ils supposent de cynisme et d'affairisme. Et de menaces. Pour d'évidentes raisons de sécurité, parce qu'il craint autant les fous dont l'Amérique est prodigue que les agents du KGB, Soljenitsyne ne veut pas qu'on photographie ou filme les quatre maisons de sa propriété: celle tout en bois où il vit en famille, celle où il travaille, en briques et en bois, qu'il a fait construire selon ses plans (nous y reviendrons), la maison des amis et une sorte de petite datcha, au bord d'un étang, où il écrit, parfois, l'été.
Si cette magnifique propriété à flanc de montagne où, comme dans toutes les forêts de l'Etat du Vermont, l'écorce blanche des bouleaux contraste sous le soleil d'automne avec le feuillage vert des pins et des sapins et tous les tons de rouge et de roux des érables, si, aussitôt le portail électrique ouvert, ce petit chemin qui conduit à trois garçons joufflus qui tapent dans un ballon ovale de football américain, si cette maison où se prépare une excellente cuisine russe, riche en calories, qu'ont appréciée tous les techniciens de l'équipe de tournage, si cette grande salle de séjour, simple, accueillante, pleine de livres, c'est le goulag, alors vive le goulag!
Ce sont des journalistes américains qui ont lancé cette calomnie. Voici un exemple précis de désinformation. Quand, en 1976, Soljenitsyne, sur les conseils d'un avocat de ses amis, choisit de vivre à l'écart du petit village de Cavendish, dans l'Etat du Vermont, toute la presse des Etats-Unis accourt. Mais, peu enclin aux mondanités et soucieux de préserver sa solitude, l'écrivain refuse de les recevoir. Certains entrent cependant en voiture sans autorisation. En attendant l'installation du portail, un collaborateur de l'architecte prend alors la malheureuse initiative de barrer l'entrée du chemin avec un fil de fer barbelé. Les photographes en font des gros plans qui sont diffusés dans toute la presse occidentale avec cet aimable commentaire: quand on a pris goût aux fils de fer barbelés et au goulag, on ne peut décidément plus s'en passer...
Ce n'est pas par dédain de l'Europe et par amour de l'Amérique qu'Alexandre Soljenitsyne a choisi de s'installer de l'autre côté de l'Atlantique. Au cours des mois qu'il a passés à Zurich après son éviction d'URSS, il était sans cesse dérangé par des quémandeurs de toute nature. Or il n'avait dès ce moment qu'une ambition: trouver le temps nécessaire à l'écriture de " La roue rouge ", histoire monumentale de la Révolution soviétique. S'exiler dans son exil était indispensable. C'est pourquoi il a opté pour les espaces immenses et peu fréquentés des " Green Mountains ". Cette région de forêts et de neige, au climat rude, avait de surcroît l'avantage de lui rappeler sa chère Russie. Certains hivers, les loups descendent du Canada, très proche. Les cerfs abondent au point que l'un s'est jeté sur la voiture que conduisait Catherine Svetlova, sa belle-mère. Mais les sous-bois le déçoivent. Il y a beaucoup de taillis - dessous, c'est de la roche - et non pas de la bonne terre bien épaisse, comme dans les forêts autour de Riazan.
Il existe une autre raison pour laquelle je suis venu vivre ici, m'a dit Soljenitsyne. C'est l'extraordinaire richesse des bibliothèques américaines en manuscrits russes, en livres et documents sur la révolution de 1917. J'y ai accès, ce qui facilite mon travail.
Travail, voilà le grand mot est lâché. Alexandre Soljenitsyne aura soixante--cinq ans le 11 décembre prochain et il a des milliers de pages encore à écrire avant de mettre le point final à La roue rouge. Il espère que Dieu lui accordera assez de temps et de force pour mener son vaste projet à son terme. La perte d'une journée d'écriture pour " Apostrophes " est donc un royal cadeau.
Pourquoi a-t-il accordé à la télévision française ce qu'il refuse depuis plusieurs années aux autres télévisions occidentales, aux chaînes américaines notamment? Pourquoi a-t-il enfin accepté l'intrusion de deux caméras vidéo dans son intimité et jusqu'à sa table de travail?
D'abord, parce qu'il aime la France et les Français. C'est ici qu'au prorata de la population, on l'a le plus lu. C'est chez nous qu'il a trouvé les critiques les plus sérieux de ses livres. Il souffre que les Américains le considèrent plus comme un homme politique que comme un écrivain. Il s'étonne que les journalistes de là-bas n'aient envie de lui poser que des questions du genre: "Que pensez-vous de l'installation des fusées Pershing en Europe? "ou " Préférez-vous les fromages du Vermont à ceux du Massachusetts? "
Ensuite, les deux éditeurs auxquels il a confié les droits de son œuvre sont français: Nikita Struve, directeur d'Ymca Press, pour la langue russe et Claude Durand, président-directeur général des éditions Fayard - présent lui aussi pendant le reportage -, pour la langue française et toutes les traductions.
Enfin, parce qu'il a gardé un bon souvenir d' " Apostrophes " du 11 avril 1975 et s'amuse encore des polémiques qui avaient opposé Jean d'Ormesson et Jean Daniel, sous son regard étonné.
Aux exigences de la télévision, il s'est prêté, avec une simplicité et une bonne grâce qui ont conquis les techniciens d'Antenne 2 dirigés par le réalisateur Jean Cazenave. La seule chose qu'il ne voulait pas, c'est qu'il eût à recommencer des gestes ou à redire des paroles. Ecrivain saisi dans son particulier, d'accord, mais pas comédien. Da à la spontanéité, niet à l'artifice. D'où cette extraordinaire aisance devant les caméras, son naturel qui pourrait faire croire justement qu'il a raté une grande carrière d'acteur... Il sourit rarement, mais alors quel charme! Et surtout, comme il sait bien accompagner ses propos, dits d'une voix rapide et forte, de gestes aussi vifs qu'évocateurs! Il y a du pédagogue dans sa manière de raconter et d'expliquer. N'a-t-il pas commencé sa carrière comme professeur de physique et de mathématiques?
Il est d'accord, sans même que j'aie à le lui demander, pour avoir devant les caméras les activités de délassement qui sont habituellement les siennes: fendre du bois, marcher avec son épouse et jouer au tennis contre l'un de ses fils. Mc Enroe n'a pas de crainte à avoir. Mais on sent bien, alors qu'il frappe sur des balles trop usées qui rebondissent mal sur un sol trop mou, qu'il éprouve un grand plaisir, jambes nues, barbe au vent, à tenir une raquette.
Un peu essoufflé, il explique:
- Quand j'étais enfant, j'ai rêvé de jouer au tennis, mais toute ma vie s'est déroulée de telle façon que je n'ai jamais eu d'argent pour acheter une raquette; et dans les conditions de ma vie en Union soviétique, il était très difficile d'avoir accès aux courts de tennis. Ensuite la guerre, la prison, les camps... Arrivé à cinquante-sept ans, j'ai pu enfin me faire construire un court de tennis, chez moi. Depuis sept ans, j'ai réussi à jouer et ça me donne vraiment un sentiment de bien-être.
Nous voici maintenant dans la maison familiale. L'ainé, Yermolay, treize ans, tape sur une machine imprimante - non, il n'y a pas d'ordinateur chez les Soljenitsyne - une page manuscrite de son père. Il aide de plus en plus souvent Nathalie dans ce travail. Grâce à cette machine, Alexandre Soljenitsyne obtient une première version propre de ses textes sur laquelle il est très agréable de faire des ratures ou des rajouts, car on croirait déjà un livre. Le second fils, Ignat, onze ans, joue au piano le deuxième concerto de Beethoven. Dans quelques jours, à Brattleboro, il fera ses débuts de concertiste dans un grand orchestre professionnel du Vermont. Lui ne va pas au lycée. Hormis le piano dont il prend des cours deux fois par semaine loin de Cavendish, il étudie seul à la maison. Enfin, Stephan, dix ans, qui apprend le français et joue au soccer (nom américain du football), tape sur une machine à écrire un dictionnaire de mots russes oubliés, que son père établit peu à peu, sur des fiches, et qu'il compte un jour publier. Manque Dimitri, vingt et un ans, fils d'un premier mariage de Nathalie. Il est étudiant à Boston où il apprend les techniques du cinéma et de la communication. Si Alexandre Soljenitsyne ne parle pas anglais, ses trois enfants sont bilingues. Ce sont en apparence de vrais petits Américains blonds, dodus et casse-cou, sauf que lorsqu'ils s'interpellent dans les jeux de ballon ou dans leurs devoirs, c'est en langue russe. Mais s'ils sont tous les trois nés sur la terre russe, ils l'ont quittée trop jeunes pour en garder des souvenirs profonds. J'ai demandé à Alexandre Soljenitsyne si ses enfants, en devenant de vrais Américains par leurs études, par leur mode de vie, ne risquaient pas de perdre l'ambition et le désir de rentrer un jour dans leur pays.
- Ma femme et moi, m'a-t-il répondu, prenons toutes les mesures pour qu'ils sachent la langue russe de façon parfaite, pour qu'ils connaissent et aiment la poésie russe et pour qu'ils aient l'esprit de la culture russe. Cela n'empêche pas qu'ils apprennent l'américain, qu'ils assimilent la culture américaine, et nous en sommes contents, mais pas aux dépens de la culture russe. S'ils venaient à s'en échapper, évidemment ce serait dur. Mais je ne crois pas. Certes il y a le risque que je sois enterré dans cette terre, le risque que nous mourrions tous ici, mais je suis persuadé que mes enfants reviendront volontiers en Russie et qu'il y seront très nécessaires.
Nous voici maintenant dans la maison de travail, construite, selon les directives de l'écrivain, pour lui permettre de mener à bien, dans les meilleures conditions, la rédaction de La roue rouge. Cette imposante maison, avec ses grandes baies vitrées du deuxième étage et son toit à chiens-assis, a cette particularité, unique au monde, d'avoir été bâtie autour d'un projet d'écriture. Quelle construction serait sortie de l'imagination de Balzac pour abriter la gestation et l'accouchement de La comédie humaine?
Au rez-de-chaussée, une immense salle-bibliothèque qui contient, entre autres, les manuscrits de tous ceux dont Soljenitsyne a suscité le témoignage sur la révolution de 1917. A côté, une toute petite et jolie chapelle inondée du soleil du matin. Un prêtre orthodoxe procure une grande joie aux Soljenitsyne chaque fois qu'il vient y dire la messe. Parmi les nombreuses icônes, deux sont l'œuvre de Mme Nikita Struve.
C'est dans la salle du premier étage que Soljenitsyne bâtit son œuvre. Actuellement Avril 17, quatrième volume de La roue rouge. Sur de grandes tables sont placés des petits tas de fiches et de feuilles recouvertes de la fine écriture de l'ancien pensionnaire des camps et des prisons soviétiques. Lignes serrées, pas ou peu de marge: l'écrivain a gardé l'habitude du papier recouvert en totalité avec une méticuleuse application. Chaque tas correspond à une scène, à un personnage, à un événement, à l'amorce d'un chapitre. C'est là le condensé de tout ce qu'il a lu, retenu et déjà organisé, et qui lui servira quand il en sera à la rédaction.
La rédaction, c'est au-dessus, au deuxième étage, dans un vaste bureau qui doit son agrément et sa beauté aux immenses baies vitrées et aux impostes par où déferle la lumière. La table de travail, poussée contre une baie, est encombrée d'objets familiers et de pages manuscrites. Devant Soljenitsyne des arbres, notamment un bouleau très haut et très effilé, son préféré. Dans un meuble baroque, bien rangés, les cahiers sur lesquels, à l'âge de dix-huit ans, il avait commencé d'écrire Août 14; et quelques feuillets rescapés du goulag qu'il montre à la caméra.
Il y a encore une cuisine et une chambre qui lui permettent de ne pas rompre avec son travail plusieurs jours d'affilée. Et dans une autre pièce des tableaux et des cartes pour l'enseignement à ses fils de la physique et de l'astronomie. Par-ci par-là, de petits volumes où ses œuvres sont imprimées en petits caractères sur du papier bible: ce sont ces livres qui entrent clandestinement en URSS. Mais lui, Alexandre Soljenitsyne, quand pourra-t-il y retourner? Il répond: - Bien que la situation en Union soviétique n'offre aucun signe réconfortant, j'ai en moi le sentiment, la conviction, que je reviendrai, vivant, dans ma patrie. Et pourtant, comme vous le voyez, je ne suis pas jeune...
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