Toutes les vies de Cheng
Le Nouvel Observateur. – Votre vie est placée sous le signe de l’exil.
François Cheng. – Oui, quand j’étais enfant d’abord. Pendant la guerre sino-japonaise, ma famille s’est réfugiée dans le Sichuan, la côte étant occupée par les Japonais. Nous y sommes restés pendant huit ans. C’était une nature magnifique. Il y avait des oranges qu’on achetait non par kilos, mais par paniers. Pendant les bombardements, les cours s’arrêtaient. On se mettait à l’abri, dans des grottes, à flanc de montagne, et on lisait. J’ai découvert Gide et Romain Rolland comme ça, à ciel ouvert, pendant les alertes. Oui, vraiment, on peut remercier les Japonais de nous avoir fait découvrir la Chine profonde.
N. O. – Et la nature sauvage, intacte depuis des millénaires.
F. Cheng. – C’était une vallée entourée de montagnes. Nous habitions dans un bourg qui était inhabité, et où les Sichuanais nous avaient accueillis. Le matin, pour aller au lycée, les enfants allaient de maison en maison en descendant la colline. Les nuits de lune, on ne dormait pas. On descendait dans la vallée, le long de la rivière, jusqu’à une chute magnifique enjambée par un pont. Des jeunes étaient là. Les uns amoureux, les autres qui chantaient. Il y avait une sorte de romantisme, une communion très profonde avec la nature. Nous lisions là les classiques chinois, et Baudelaire en traduction, les romantiques allemands, Heine, Goethe, et puis les Russes, Tourgueniev, Tchekhov.
N. O. – On a peine à imaginer cette extraordinaire connaissance que vous aviez déjà, en Chine, de la culture occidentale.
F. Cheng. – Mais la Chine n’est pas ce monolithe qu’on imagine. C’est un pays très ouvert, très effervescent, très assoiffé de monde extérieur. Il y avait des concerts de musique occidentale, Beethoven, Mozart, Tchaïkovski. Et, à la fin de la guerre, les Japonais en s’en allant ont laissé beaucoup de disques.
N. O. – C’est alors que vous entrez à l’université de Nankin.
F. Cheng. – J’ai passé mon baccalauréat en 1945, et la guerre a cessé quelques jours plus tard. A l’époque, la Chine était à feu et à sang, parce que les communistes tentaient de prendre le pouvoir. Quant à moi, j’étais un jeune homme instable. Progressiste, sans aucun doute, c’est-à-dire révolté. Le Parti m’effrayait avec sa discipline terrible. J’ai traîné un an, et j’ai obtenu une bourse de l’Unesco pour venir en Europe.
N. O. – Encore l’exil. Vous souvenez-vous de votre arrivée en France?
F. Cheng. – Je suis arrivé à Marseille en 1949, puis j’ai pris un train et je suis arrivé gare de Lyon. En sortant de la gare, c’était la tristesse. Paris était noir, enfumé. C’était après la guerre. En France, il fallait être discret, parler bas. On était perdus. C’est une autre discipline mentale qu’en Chine, où tout est chaleur, camaraderie, envahissement aussi.
N. O. – Vous avez parlé de «perdition» à propos de ces premières années en France.
F. Cheng. – Je me débrouillais mal au niveau matériel. Tous mes camarades ont trouvé un logement, ils s’arrangeaient. Moi non. J’aimais la littérature, mais je ne voulais pas me spécialiser. Les autres s’étaient fixés un but, moi je n’y arrivais pas. C’était des difficultés métaphysiques. J’apprenais le français, sans doute, j’allais à la bibliothèque Sainte-Geneviève, je suivais des cours mais sans rien comprendre. Je nageais.
N. O. – Qu’est-ce qui vous a sauvé?
F. Cheng. – La curiosité. J’avais une ardeur, un appétit de tout connaître. Le lendemain même de mon arrivée en France, j’ai couru au Musée Rodin. Même désargenté, j’allais aux Concerts Colonne, à Pleyel, au Châtelet. Par la suite, j’ai découvert l’Italie. J’allais dans la moindre église. Giotto à Assise, Mantegna à Mantoue, Cortone pour ses Signorelli. Quand je commence, je ne peux pas m’arrêter, il faut que j’aille à la source. Un jour, j’ai remonté tout le cours de la Loire, à pied et en vélo.
N. O. – Et c’est ainsi qu’après avoir fait la plonge dans les restaurants parisiens, vous avez réussi à obtenir un poste universitaire, alors que tout retour était désormais impossible dans une Chine devenue communiste.
F. Cheng. – Dans les années 60, j’ai pu entrer à l’Ecole des Hautes Etudes, et faire des traductions pour des revues de Taïwan et de Hongkong. C’était le commencement, très modeste, de mon établissement en France. Il régnait à l’époque l’effervescence que l’on sait autour de la linguistique, qui m’a passionné. J’ai aussi travaillé pour Lacan. Il avait besoin d’un interlocuteur chinois pour étudier le sens des textes. La psychanalyse me dépassait complètement. Il me demandait d’expliquer chaque mot, chaque nuance. Il me bombardait de pneumatiques pour obtenir mes réponses. Il me pressurait, c’était exténuant. Parfois, il m’appelait la nuit. Il me disait: «Cheng, expliquez-moi…» J’ai fini par le quitter.
N. O. – Vous mariez en vous, au fond, les deux sagesses, orientale et occidentale.
F. Cheng. – Et pourtant, je suis fragile. On me dit que j’incarne la Chine, mais regardez mes côtes, mon corps est si modeste. Le paradoxe est peut-être là. Un homme qui n’a pas la carcasse nécessaire pour tout contenir, et en même temps, ce feu qui brûle à l’intérieur. Quand je me réveille à minuit, je sens ce corps faible, et en même temps j’ai le cœur qui communique avec l’essence de l’univers vivant. Récemment, j’ai perdu connaissance et je suis tombé dans la rue. Je suis revenu à moi de manière nébuleuse, dans la nuit complète, parce qu’il y avait du sang qui coulait sur mon visage. Et je me suis posé deux questions: Où es-tu? En France ou en Chine? Et aussitôt: En quelle année, dans quelle vie? Oui, j’ai eu cette chance de vivre plusieurs existences à la fois.