Déon, le vieil homme vert
A 85 ans, Michel Déon semble plus que jamais sortir d'un dépliant touristique sur l'Irlande. Le sourcil noir sous la casquette de tweed, les joues rosies par on ne sait quels embruns même au coeur de Paris, le plus irlandais des romanciers français reste fidèle à son personnage de gentleman writer , mithridatisé par l'air pur et le malt. Exilé loin d'une France qu'il juge avec sévérité, il ne quitte son presbytère du comté de Galway que pour signer ses services de presse chez Gallimard, siéger sous la Coupole à côté de Claude Lévi-Strauss ou conspirer dans un café en compagnie de jeunes littérateurs.
Hélas ! même son refuge celtique a fini par être rattrapé par la vague de la mondialisation. Dans l'Irlande de 2005, Michel Déon ne reconnaît plus l'île du « Taxi mauve ». Cette métamorphose lui a inspiré le lamento impavide de « Cavalier, passe ton chemin ! » (Gallimard), son dernier livre, à la gloire de la tribu de rouquins rêveurs qui l'a accueilli il y a trente-cinq ans. Hobereaux décavés, prêtres flegmatiques, écrivains-boxeurs, pauvresses édentées à la noblesse de reine : une humanité immémoriale disparaît, qu'on ne verra plus arpenter les landes aux haies arasées, les villes engrossées par les fonds structurels européens.
La persévérance. Aussi bien le suicide de notre civilisation est « planétaire », bougonne Déon dans un ouvrage, d'entretiens celui-là, « Guerres et roman » (Flammarion). Né en 1919, ce guetteur du crépuscule, à l'hypersensibilité rentrée, aimait déjà, enfant, « ces livres qui ferment une tombe » , comme « Le dernier des mohicans ». Cette mélancolie native a été avivée par la disparition de son père, blessure d'enfance évoquée dans un récent ouvrage. A la fin des années 30, Michel Déon trouva en Charles Maurras une figure paternelle de substitution, devenant secrétaire de rédaction au journal L'action française de 1942 à 1944. En référence à cette période, Pierre Boutang, autre monarchiste impénitent, l'appelait « le chauffeur ». Explication : la voiture de Maurras ayant un jour été criblée de balles par des résistants sur un pont de Lyon, et son chauffeur expédié à l'hôpital, c'est Michel Déon qui pilota dès lors le théoricien du nationalisme intégral...
Après la Libération, le Jeune homme vert se fit oublier quelques années en voyageant à l'étranger. Puis, vers 1950, il s'enrôla parmi les hussards, fringants écrivains de droite qui chahutaient l'ordre sartrien et faisaient cercle autour de grognards épurés comme Jacques Chardonne et Paul Morand. Hélas ! il avait beau écrire des romans désenchantés, mener avec application une vie de bâton de chaise, Michel Déon n'avait reçu en partage ni l'allure d'archange buté de Roger Nimier, ni le style à pattes de colombe d'Antoine Blondin, ni la facilité ostentatoire de Jacques Laurent.
En revanche, il avait pour lui la persévérance. Pendant que ses petits camarades s'autodétruisaient à coups de whisky et d'accidents d'auto, Michel Déon s'éloignait pour écrire. Pour cela, rien de mieux qu'une île, à l'abri des tentations et de la modernité. Ce fut d'abord, dans les années 60, l'île grecque de Spetsai, sur les traces de Lawrence Durrell et de Henry Miller, puis, à partir de 1969, l'Irlande. Celui qu'André Fraigneau appelait le chevalier « d'Eon » n'est devenu lui-même qu'en s'inventant marin grec, puis éleveur de pur-sang. La barrière du succès, il a fini par la sauter avec des romans de bonne coupe, pleins de femmes fatales, de déjeuners de soleil et d'espions à la retraite. Charlotte Rampling et Philippe Noiret ont prêté leur visage aux héros de son « Taxi mauve ». S'il a raté le Goncourt pour cause de « politiquement incorrect », il a décroché l'interallié puis le grand prix du roman de l'Académie française, où il siège depuis 1978.
A contre-courant. Fabulateur opiniâtre, aux personnages trapus, aux images brèves et justes, l'ex-Jeune homme vert se trouve désormais à la tête d'une cinquantaine de volumes, romans, essais, correspondances, théâtre (un de ses grands désirs inassouvis). Ses « pages grecques » rayonnent d'une lumière un peu scolaire, ses « pages françaises » ressuscitent en souplesse Maurras, Chardonne, Coco Chanel, Blondin, Cocteau. Les sentiments plus aigres sont refoulés dans les recoins d'une bibliographie plus engagée qu'il n'y paraît : « La carotte et le bâton » (1960), roman sur la guerre d'Algérie où il inventait l'OAS avant l'heure, ou « Mégalonose » (1967), pamphlet antigaulliste déguisé en conte philosophique. Méfiant comme peut l'être un perdant de l'histoire, Michel Déon chuchote ses amertumes au fil d'une conversation feutrée, trouée de silences. Mais il se lâche parfois par bourrasques, soulignant quel âge d'or fut Vichy pour le cinéma français, ou regrettant l'« interdiction » faite au maréchal Pétain de reposer à Douaumont...
Puis Michel Déon se referme, se sachant voué à rester incompris. Paul Morand le lui a assez répété naguère, tout est joué depuis 1944 ! Reste à écrire d'Italie, d'Irlande ou d'ailleurs des livres à contre-courant, qui feront rêver des jeunes gens. Après les romans en cinémascope de la maturité, les époques plus récentes ont vu éclore des récits intimistes, aux titres ailés (« Je vous écris d'Italie », « Taisez-vous... j'entends venir un ange »). Glissant d'un déjeuner chez Jean d'Ormesson à une séance du dictionnaire, ce Cassandre en complet pied-de-poule offre l'image du bonheur de vivre sur fond de catastrophe annoncée. Octogénaire, il mène la vie dont il rêvait à 15 ans. Le dernier hussard est devenu un monument de la littérature française du XXe siècle, qui se laisse volontiers visiter. Toute la droite littéraire ou presque a défilé dans son presbytère de Tynagh, caressé ses incunables de Joyce et ses braques de Weimar. Siégeant dans plusieurs jurys, cet exilé extraordinairement attentif couvre de bourses et de prix littéraires les nouveaux talents. Ses chouchous ? Eric Neuhoff, Patrick Besson, Emmanuel Carrère, Jean Rolin. Une manière de rendre à ces cadets les encouragements que Fraigneau, Morand et consorts lui ont prodigués. Et, peut-être aussi, de préparer sa postérité.
Ce gentleman qui dans ses livres affiche un certain penchant pour les voyous s'est également lié à l'écrivain le plus scandaleux de sa génération, Michel Houellebecq, rencontré parmi la petite bande de la revue L'atelier du roman . L'auteur de « Bagages pour Vancouver » et celui de « Plateforme » sont voisins en Irlande (quand Houellebecq ne séjourne pas en Espagne). Séparés par quarante ans et quelques heures de route, mais unis par une estime mutuelle, les deux Michel se sont rendu de fréquentes visites. Déon a même hébergé Houellebecq, en 2001, quand ce dernier s'est senti menacé après ses déclarations sur « l'islam, la religion la plus con ». De quoi parlent ces réactionnaires peu bavards, en arpentant les campagnes fouettées par les vents ? De leur amour des îles ? de l'exonération d'impôt dont bénéficient les écrivains en Irlande ? Non : selon Michel Déon, ils se contentent de guetter les chevreuils. Et d'observer en silence les processions de grenouilles traversant les routes, réjouissante image d'une civilisation grégaire qui court à sa perte
article de 2005
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